Décès d’Henri Tincq : l’information religieuse en deuil

Le journaliste Henri Tincq (La Croix, Le Monde) est décédé dans la nuit de samedi à dimanche 29 mars 2020 à l’âge de 74 ans des suites du Covid-19. Suite à cette triste nouvelle, le journaliste a été salué par l’ensemble de la profession qui perd une de ses grandes plumes . La présidence de la République dans un communiqué mardi 31 mars 2020 a rendu hommage à « l’un des meilleurs connaisseurs du catholicisme et à l’un des plus fins observateurs du Vatican, capable d’en sonder les arcanes les plus complexes comme d’en analyser les grandes évolutions historiques ».


« Avec la mort d’Henri, c’est la fin d’une époque et d’une génération »
Geneviève Delrue (RFI), présidente de l’Ajir

Il était le doyen d’une profession devenue rare dans les rédactions : celle d’informateur religieux. Pendant plus de trente-cinq ans d’abord au quotidien la Croix où il était  entré en 1972 puis en 1985 jusqu’en 2008 au Monde, Henri Tincq a couvert la rubrique Religions avec un « s » comme il tenait à le rappeler. Très tôt il s’est imposé comme une des grandes plumes de la profession par sa connaissance approfondie de l’Église dont il a analysé avec passion et intransigeance les grandes évolutions depuis le concile Vatican II au pontificat du pape François. Ce vaticaniste hors pair avait annoncé  avant l’entrée en conclave  en 2005 des cardinaux l’élection de Benoît XVI. De même qu’il avait prévu sa démission historique le 11 février 2013, ce qui lui avait valu les applaudissements de ses confrères de la salle de presse du Vatican.

Derrière ses « exploits » journalistiques : une étude méticuleuse des dossiers, un travail  acharné, la couverture d’une cinquantaine de  voyages pontificaux malgré une insuffisance rénale qui l’obligeait en plein reportage à se  faire dialyser une fois ses « papiers » rédigés. Henri Tincq que certains de ses proches confrères  du Monde s’amusaient à appeler « Monseigneur » était l’un des  meilleurs connaisseurs du pontificat de Jean-Paul II et admirateur aussi mais  dont il reconnaîtra plus tard les erreurs en matière de prévention de la pédophilie et aussi de gestion de la Curie. C’est au cours du long pontificat du pape polonais marqué par la main tendue des catholiques  au monde juif qu’il s’affirmera comme le spécialiste du dialogue judéo-chrétien avec notamment son livre « L’étoile et la Croix » (Lattès). Et plus tard après son départ du Monde, il consacrera une imposante  biographie au cardinal Jean-Marie Lustiger (1), l’archevêque de Paris né dans le judaïsme et dont il était un fidèle admirateur.

Le journaliste engagé avait un tempérament bien trempé et sa plume  sans concession pour une Église qu’il a aimée qu’autant admonestée était redoutée  par l’institution tandis qu’elle était saluée par les catholiques de gauche , sa famille politique et religieuse. Né en 1945 dans le nord de la France, passé par la  JEC la Jeunesse étudiante chrétienne, Henri Tincq était un ardent défenseur des réformes du  pape François et fustigeait avec sa plume acérée les détracteurs du pape argentin. Il regardait « son Église » celle de Vatican II et de sa jeunesse  avec nostalgie écrivant dans son avant- dernier livre « La grande peur des catholiques »(Grasset)  « qu’il ne la reconnaissait plus ». Dans une société déchristianisée souvent indifférente voire hostile à la religion , non seulement le souffle de Vatican II  était retombé mais avait fait place selon lui à une Église craintive, repliée sur ses convictions et se laissant  entraîner  dans une dérive identitaire droitière.

Les  scandales sexuels  dans le clergé communément appelés « la crise de la pédophilie » ainsi que les doubles vies et le double langage sur l’homosexualité de hauts dignitaires  révélés dans le livre de Frédéric Martel « Sodoma/ Enquête au cœur du Vatican » (Robert Laffont) affectèrent profondément  l’informateur religieux et le catholique pratiquant. Dans la brillante introduction de son  dernier essai « Vatican, la fin d’un monde » (Cerf) en octobre dernier, Henri Tincq  mettait  en parallèle « Le monde d’hier » du célèbre écrivain  austro-hongrois Stefan Zweig, ce monde d’avant 1914 qui n’a pas vu  venir l’orage de la Grande guerre qui allait engloutir la brillante société viennoise, avec « le monde de l’Église d’hier » riche d’un patrimoine spirituel, intellectuel et artistique sur lequel un orage sans précédent venait de s’abattre. Emporté brutalement par le coronavirus, Henri Tincq, qui a tant et passionnément  écrit sur elle ne verra pas se reconstruire l’Église de demain .

(1)«Le cardinal prophète »(Lattès/ 2012 )


« Mort de Henri Tincq, grande plume de l’information religieuse »
Nicolas Senèze, La Croix, 30 mars 2020

Nous sommes fin mai 2001, en Ukraine, quelques semaines avant le voyage de Jean-Paul II sur cette terre orthodoxe et ex-soviétique. À la tête d’un petit groupe de journalistes français, Henri Tincq nous emmène de monastères en cathédrales, de séminaires en universités, à la découverte des subtilités du christianisme ukrainien. Inlassablement, il titille nos interlocuteurs par ses questions, nous éclaire de ses explications, nous fait rire par ses anecdotes, nous exaspère aussi, parfois, par ses susceptibilités. Car tel était Henri Tincq, emporté dimanche soir 29 mars à l’âge de 74 ans par le coronavirus : un journaliste précis et à la plume alerte, aussi agaçant que bon camarade.

Racines ch’tis

C’est à La Croix que cet enfant du bassin minier, né le 2 novembre 1945 à Fouquières-lez-Lens (Pas-de-Calais), avait fait ses premières armes dans la presse nationale. Licencié en lettres modernes, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’École de journalisme de Lille, il y arrive en 1972 au service économique et social avant de devenir chef du service politique en 1977. Rédacteur en chef adjoint en 1981, il sera brièvement chef du service d’information religieuse en 1983 avant de rejoindre Le Monde deux ans plus tard. « Il avait répondu aux sirènes du Monde, presque en s’excusant de quitter La Croix où il n’avait que des amis », raconte Dominique Gerbaud. Ancien rédacteur en chef de La Croix, il a longtemps côtoyé « Riton » qui, rappelle-t-il, « n’a jamais rompu avec ses origines », notamment ses racines ch’tis, restant toujours un grand supporter du RC Lens.

Admiration pour Jean-Marie Lustiger

Sous son égide, la rubrique religion du Monde, où il succède à Henri Fesquet qui l’avait créée en 1948, prend vite un « s » final, signe d’une attention plus grande aux autres confessions, même si l’évolution du catholicisme sous Jean-Paul II reste sa grande passion. Ses articles sont redoutés et font autant réagir les lecteurs que les plus hauts responsables. « Intransigeant avec son Église catholique il a pu déranger quelques notables, résume Dominique Gerbaud. Henri Tincq admirait Mgr Jean-Marie Lustiger dont il était proche et auquel il a consacré une biographie Le Cardinal prophèteIl avait été séduit par le parcours de ce converti, par ses analyses, son autorité et surtout par les intuitions du cardinal. » Au Monde, Henri Tincq voit aussi évoluer l’approche des religions par une société de plus en plus sécularisée. « La religion institutionnelle, les querelles internes n’intéressent plus les lecteurs, expliquera-t-il en 2008 au médiateur. Nous nous efforçons d’observer le fait religieux dans toutes ses dimensions, historiques, éthiques et culturelles. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre mais de respecter, de rendre compte, d’organiser le débat et de laisser le lecteur se faire une opinion. »

Travailleur infatigable

S’il prend sa retraite en 2008, Henri Tincq n’en lâche pas pour autant la plume (1) ni la passion du journalisme. Travailleur infatigable, il collabore au média en ligne Slate.fr et ne cesse d’écrire des livres où il se montre toujours un observateur soucieux, et parfois nostalgique, d’un catholicisme dont il regrettait encore récemment une dérive droitière voire identitaire. Malgré des problèmes de rein qui l’ont toujours handicapé, nécessitant de planifier des dialyses partout où il allait, il ne cesse pas non plus de voyager. Comme ce jour où, à Moscou, un coup de fil de l’hôpital lui annonce la disponibilité d’un rein tant attendu. Un avion et un épique Paris-Poitiers en taxi plus tard, il changeait de vie.

Fidèle en amitié et droit

Les greffes n’ont toutefois qu’un temps, et la maladie rénale qui a emporté tant des membres de sa famille avait rattrapé le journaliste qui, depuis quelques mois, devait à nouveau se faire régulièrement dialyser. Affaibli, Henri Tincq n’a pas pu résister au coronavirus, accompagné néanmoins par l’équipe soignante de l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) qui, malgré l’épidémie, a fait preuve jusqu’au bout d’une grande humanité, selon sa famille. « Henri était un gars bien, fidèle en amitié, droit, engagé dans sa paroisse de Saint-Maur, résume Dominique Gerbaud. Il avait tout de même un défaut. Il était maladroit à l’aile droite lorsqu’il jouait dans l’équipe de football de Bayard Presse, mais on le lui pardonnait. Parce qu’on l’aimait beaucoup, notre Riton. » Étant donné les circonstances sanitaires, seule une cérémonie dans la stricte intimité devrait avoir lieu. Un hommage ultérieur plus large devrait lui être rendu dans sa paroisse de Saint-Maur (Val-de-Marne).

(1) Vatican, la fin d’un monde, Cerf, octobre 2019, 248 p., 20 €


Coronavirus : Henri Tincq, mort d’un croyant
Jérôme Cordelier, Le Point, 31 mars

« Un dimanche de larmes. » Alors qu’il prononçait cette homélie lors de « sa » messe à Sainte-Marthe, relayant à notre monde en détresse les pleurs de tendresse de Jésus-Christ, le pape François ignorait évidemment que, quelques heures plus tard, ce dimanche de larmes, le Covid-19 emporterait l’un des plus vifs observateurs du monde catholique. Le journaliste Henri Tincq est mort ce dimanche 29 mars au soir, à 74 ans, frappé lui aussi par le virus, et la nouvelle qui vient de nous parvenir saisit. Il était tellement vivant, Henri Tincq ! Journaliste précis et engagé, formé à l’école exigeante de La Croix, il fut, tel un pape, l’inamovible chroniqueur religieux du Monde de 1985 à 2008, dégainant plus vite que son ombre des kilomètres de signes pour raconter les coulisses de l’Église, ciseler quelques portraits parfois acides, souvent justes, de ses serviteurs et décocher des analyses factuelles, pédagogiques et distantes. C’était une signature, Tincq, qui s’affichait très souvent à la une du quotidien de la rue des Italiens, comme l’on disait alors, et faisait trembler parfois les colonnes du Bernin sur la place Saint-Pierre.

Intrépide

« N’ayez pas peur ! » Comme André Frossard, du Figaro, Henri Tincq avait été lui aussi transporté par ce cri qui bouleverserait le monde et chamboulerait l’Histoire, lancé le 22 octobre 1978 par le premier pape slave, venu de la Pologne meurtrie par les plus sanglants totalitarismes du XXe siècle, le nazisme et le stalinisme. Karol Wojtyla devenu Jean-Paul II, surnommé « l’athlète de Dieu, de son énergie intrépide et son large sourire, allait enflammer le monde, multipliant les voyages pontificaux jusqu’aux contrées les plus lointaines, sanctifiant à tour de bras, mobilisant les foules et en premier lieu les jeunes, « la génération Jean-Paul II » s’épanouissant aux Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), séduisant les médias, et se dressant contre le communisme aux côtés d’un petit électricien de Gdansk nommé Lech Walesa, à la tête du syndicat Solidarnosc… Et Henri Tincq, l’enfant du Nord, né dans le bassin minier, à Fouquières-lès-Lens, le 2 novembre 1945, tiendra de ces années galvanisantes une chronique rigoureuse, et souvent enthousiaste, comme il le fera en suivant un autre règne fécond, un autre destin hors du commun, celui du cardinal Jean-Marie Lustiger, à la tête du diocèse de Paris. Las, ce catho de gauche, fidèle jusqu’au bout à ses convictions de jeunesse, aura du mal à supporter les révélations sur la multitude de crimes sexuels couverts par le (trop) « santo subito » Jean-Paul II – notamment ceux de l’ignoble père Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ – et celles sur les mœurs de princes de l’Église révélées par le journaliste Frédéric Martel, dans Sodomasulfureuse enquête à laquelle Henri Tincq apportera son soutien.

« On assiste à un effondrement du système de pouvoir catholique »

Dans son dernier livre publié en octobre 2019, qui aujourd’hui fait tragiquement figure de testament, Vatican, la fin d’un monde (éditions du Cerf), Henri Tincq confiait son mea culpa sur cette part d’ombre des pontificats de Jean-Paul II et Benoît XVI qu’il n’avait pas su, comme tant d’autres, déceler. « On assiste à un effondrement du système de pouvoir catholique, nous disait-il alors. Ce qui est en jeu, c’est une terrible crise morale nourrie par des révélations de crimes sexuels sur des enfants, sur des séminaristes et même sur des religieuses, et par des allégations de double vie de cardinaux, d’évêques, etc. À cette crise de moralité s’ajoutent une crise de gouvernance, puis une crise doctrinale. C’est une crise globale, systémique, comme dit le pape François lui-même. L’Église demeure et restera cette communauté de personnes croyant dans les Évangiles et le Christ. Mais l’enjeu de la crise catholique aujourd’hui est la fin d’un système de pouvoir. Un système clérical, patriarcal, romain, machiste, sexiste, incarné par un gouvernement et un pape, dit infaillible, qui n’a de comptes à rendre qu’à Dieu. » Jusqu’au bout, Henri Tincq sera resté un journaliste scrupuleux, traquant l’anecdote signifiante et sachant mettre en perspective les faits dans des analyses précises. Il fut aussi un homme sensible – parfois susceptible – et attachant, souvent à fleur de peau, au regard précis et au sourire lumineux. Il y a quelques jours, pour des chroniques régulières qu’il nous livrait au Point, il s’enthousiasmait encore pour l’ordination d’hommes mariés à la prêtrise, l’ouverture des archives de Pie XII sur la guerreles combats du pape François, chez qui il retrouvait des accents de Jean-Paul II. Car Henri, en bon fils de l’Espérance, ne désarmait jamais. Sauf face à ce virus, tueur en série d’une autre mondialisation…


« Urgent : Encore un scoop d’Henri Tincq ! »
Jean-Pierre Denis, La Vie

Amoureux de ce beau métier, catholique sincère, vaticaniste chevronné, confrère attachant et redoutable, esprit sagace et cœur vif, Henri Tincq voulait toujours être le premier sur les grands événements et les infos décisives, ces moments où on sent l’Histoire se faire, le monde changer, le sacré et le profane se bousculer au portillon de l’actualité.

Cher Henri, au fond, avec le coronavirus tu as fait comme souvent. Journaliste jusqu’au bout du bout, tu as pris les devants. Pendant que nous restions bêtement confinés, tu en as profité pour filer à la Tincq en faisant semblant de ne pas trouver le sujet intéressant. « La mort ? » m’as-tu dit, « on en a déjà parlé dans Le Monde il y a longtemps, tu es trop jeune pour t’en souvenir ! Crois-en un vieux journaliste comme moi, personne n’est assez cultivé pour s’y intéresser encore, et ma direction n’y comprendra rien, tu les connais… Ils n’en ont que pour la politique ou pour l’économie. »

Je n’étais pas jeune, contrairement à ce que tu disais, mais assez naïf encore je t’ai cru et j’ai eu tort. Car tu avais le flair, l’instinct. Tu sentais qu’il y avait là un scoop. Te voici donc parti sous prétexte de coronavirus et déjà arpentant, je l’espère, des infinités célestes belles comme du papier journal, parfumées d’encre à l’ancienne plus que d’encens. Je voudrais que le Ciel ne soit pour toi que luxe de pages et de colonnes infinies accueillant tes papiers, pour lesquels, enfin, tu aurais le sentiment d’avoir assez de place, assez de unes, assez de papes.

Puisses-tu revenir pour dire un jour, Henri, ce que tu as vu. Ou plutôt, pour l’écrire. Car tu avais le goût de l’écriture, ce fruit du travail des hommes libres. Et c’était comme une forme de noblesse qui transcenderait toute origine, une façon de s’élever. C’était tout un monde.

Jean-Pierre Denis
Vice-président de l’AJIR au temps d’Henri Tincq, puis son modeste successeur.


« C’était un journaliste de référence. Une grande figure de l’information religieuse. »
Jean-Marie Guénois, Le Figaro

Dans ce secteur, il a longtemps donné le ton, souvent au grand dam des institutions, par la qualité de ses enquêtes et par le prestige du titre, Le Monde, qui l’employa de 1985 à 2008. Henri Tincq est mort dimanche 29 mars 2020, à 74 ans, des suites du coronavirus. Ce mal du temps a fini d’affaiblir un homme qui luttait avec grande dignité et courage depuis des décennies contre une maladie rénale. En retraite, il écrivait des analyses sur les questions religieuses pour le site Slate. Il avait également publié deux livres récents Vatican, la fin d’un monde (Cerf) et La grande peur des catholiques de France (Grasset).

Celui-ci pourrait être considéré comme son livre testament. Il y revendiquait ouvertement – et comme rarement – son christianisme de gauche et progressiste, ligne qui guida toute la vie et l’action de ce natif du nord, le 2 novembre 1945. Ce proche des jésuites avait d’ailleurs déjà développé sa nostalgie d’un catholicisme de gauche – qu’il jugeait trop éteint – dans son livre Catholicisme, le retour des intégrismes (CNRS éditions – 2009). Mais il faudrait citer d’autres ouvrages d’une impressionnante bibliographie – pour un journaliste de quotidien -, travailleur infatigable, plume élégante et fine, souvent pertinente, parfois acerbe. Dont son excellente biographie du cardinal Jean-Marie Lustiger, Le cardinal prophète (Grasset et Fasquelle) dont il fut proche et pour laquelle il avait pu accéder à des sources inédites. Ou encore L’Étoile et la Croix, l’un de ses premiers ouvrages sur la question des relations entre judaïsme et christianisme.

Cet observateur fut aussi le témoin assidu et exigeant d’une époque charnière de l’Église catholique, d’abord portée par les promesses du Concile Vatican II mais qui dût compter avec un déclin certain en France et en Occident. Il a raconté au fil de milliers d’articles ce printemps et cet automne ecclésial. Dont le pontificat de Jean-Paul II où il a souvent lutté d’influence, et parfois bataillé, contre des plumes aiguisées du Figaro, André Frossard, Jean Bourdarias, Joseph Vandrisse et Jean Sévilla. Henri Tincq a ainsi souvent joué un rôle de poids dans les multiples péripéties, souvent passionnelles, qui constituent l’information religieuse. Et par suite dans la formation de l’opinion, hors des cercles d’initiés, sur ces sujets sensibles. Il aura aussi vécu le passage d’une information religieuse, plutôt confessionnelle et quasi monopolisée par le catholicisme dans les années 70, à un traitement pluraliste, transversal, multireligieux de ce secteur de la presse.

Ce journaliste respectable et respecté s’en va. Il avait commencé sa carrière de journaliste en 1972 à La Croix, au service économique et social. Il sortait de l’école de journalisme de Lille après son diplôme de l’Institut d’études politiques de Paris où il était entré après une licence de lettres. En 1977, il devient chef du service politique du quotidien catholique puis rédacteur en chef adjoint en 1981, aux côtés de Noël Copin. En 1983, il devient chef du service religion de La Croix. En 1985 il entre au Monde où il va alors acquérir, par son talent et son travail acharné, sa renommée.

Ce professionnel, homme de conviction, catholique passionné, admiré ou controversé, parfois détesté pour ses positions, écrivit avec sa précision méticuleuse et son sens de la synthèse, sa dernière grande fresque journalistique dans l’hebdomadaire L’Express en décembre 2018 sur le… cardinal Barbarin ! Il en était proche, l’ayant connu comme jeune curé dans sa paroisse d’Île-de-France et dans ses circonstances personnelles dramatiques. Cet article restera comme l’un des meilleurs – et des plus sérieux – portraits jamais écrits sur l’archevêque de Lyon qui était pourtant sous le feu nourri des critiques les plus sévères. Henri Tincq, en homme de fidélité, n’a alors pas cédé aux forces moutonnières déchaînées. Il a osé prendre une forme de défense, lucide et équilibrée, du prélat accablé. Comme tant de fois, ce journaliste a tenté, avec son art, d’écrire au plus juste.


« Ancien vaticaniste au journal «le Monde», il a marqué de sa plume l’information sur les religions pendant plus de trente ans. »
Bernadette Sauvaget, Libération

L’épidémie de coronavirus tue impitoyablement. Ancien vaticaniste du quotidien le Monde, le journaliste Henri Tincq, âgé de 74 ans, figure de l’information religieuse depuis les années 80, s’est éteint dimanche, victime du Covid-19. Après avoir été journaliste politique au quotidien catholique la Croix, il avait intégré la rédaction du Monde en 1985 pour y suivre les questions des religions. «Henri a été, en France, le pape de l’information religieuse pendant presque un quart de siècle», souligne son ancien confrère Patrick Perotto, ex-chroniqueur sur ces questions au quotidien l’Est Républicain. Pendant les deux décennies où il écrit dans le Monde, Henri Tincq, spécialiste reconnu du catholicisme, a vu l’émergence d’une société française de plus en plus sécularisée et marquée par le pluralisme religieux.

Fils de mineur, né le 2 novembre 1945 à Fourquières-lez-Lens (Pas-de-Calais) Henri Tincq, diplômé de Sciences-Po et de l’École supérieure de journalisme de Lille, avait été marqué dès son enfance par le catholicisme social. Par la suite, il avait milité à la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne). Catholique pratiquant, Henri Tincq était investi dans sa paroisse du Val-de-Marne. A l’aumônerie du lycée fréquenté par ses enfants, il avait fait la connaissance du futur archevêque de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin. Mais ce n’est pas à ce prélat qu’allait son admiration. Le chroniqueur religieux s’était passionnément intéressé à Jean-Marie Lustiger, l’ancien archevêque de Paris d’origine juive dont il a écrit une biographie, Jean-Marie Lustiger, le cardinal prophète (1). Comme journaliste, Henri Tincq a aussi beaucoup creusé la question des relations entre l’Église catholique et le judaïsme, publiant plusieurs ouvrages sur la question.

Sa carrière de journaliste a été très marquée par le suivi du pontificat de Jean Paul II. Henri Tincq était un vaticaniste d’envergure internationale. «C’était un admirateur du pape polonais», explique Patrick Perotto. En 2005 à la mort de Jean Paul II, il fut l’un des premiers à prédire la future élection de Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI. Cet après-midi du 19 avril 2005, à Rome, une poignée de journalistes français, présents à la salle de presse du Vatican, accueillirent, à son arrivée, Henri Tincq par des applaudissements. «Il en avait été très fier», se souvient Patrick Perotto.

Inquiet de la dérive droitière du catholicisme

Depuis son départ en retraite du Monde en 2008, Henri Tincq, une forte personnalité, faisant preuve d’un individualisme marqué, continuait à collaborer au site d’informations en ligne Slate.fr tout en étant l’auteur de plusieurs ouvrages. Ces dernières années, les scandales qui secouaient l’Eglise catholique l’avaient plongé dans un profond désarroi. «C’était une grande souffrance pour lui», raconte l’éditeur Marc Leboucher, proche de son entourage. Il s’était d’abord inquiété de la dérive droitière du catholicisme et la redoutait. Il en avait fait, en 2018, un livre, La grande peur des catholiques de France (Grasset). «Je ne reconnais plus mon Eglise», tels étaient les premiers mots de cet ouvrage, défense et illustration d’un catholicisme d’ouverture et engagé. À cette époque, il est aussi l’un des premiers lecteurs attentifs et encore une fois bouleversé du livre de Frédéric Martel, Sodoma (2) qui a révélé l’ampleur de l’homosexualité au sein de la hiérarchie catholique. A ceux qui l’interrogeaient, Henri Tincq confiait combien cela remettait en cause sa vision de l’Eglise, du pontificat de Jean Paul II qu’il avait ardemment admiré.

Proche du fondateur de l’Arche

Quelques semaines à peine avant sa disparition, l’ex-chroniqueur religieux du Monde encaissait encore une très sale nouvelle : les révélations des abus sexuels commis par Jean Vanier, le fondateur de l’Arche dont il était proche. «Comme si le ciel me tombait sur la tête, j’apprenais samedi que ce saint que je vénérais depuis longtemps était en fait un pervers. […] Comment croire qu’une personnalité que l’on a admirée, adulée, aimée puisse faire l’objet de révélations étrangères à ses engagements, à ses enseignements, à sa vie?» s’interrogeait-il dans son dernier article, publié le 25 février, sur le site de Slate.fr. De santé fragile, souffrant de graves problèmes rénaux, Henri Tincq, père de trois enfants, était en attente d’une seconde greffe. À la mi-mars, atteint par le Covid-19, il avait été hospitalisé, à l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) et placé en réanimation.


« L’information religieuse perd l’une de ses plumes les plus respectées »
Robert Solé, Le Monde

Chroniqueur au Monde de 1985 à 2008, puis dans le média en ligne Slate.fr, ce journaliste engagé a publié d’innombrables articles et reportages, mais aussi une quinzaine d’ouvrages de référence, consacrés pour la plupart au catholicisme.

Un père menuisier, une mère institutrice. Et une « Sainte-Mère » omniprésente dès sa naissance, le 2 novembre 1945, à Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Le petit Henri sert la messe dominicale, suit le catéchisme du jeudi au presbytère, fait du foot au patronage, participe aux colonies de vacances paroissiales et aux pèlerinages à Lourdes. Cette Eglise dans laquelle il apprend la vie, l’amitié, l’amour du prochain, l’engagement, le sens du devoir, une certaine idée de l’homme et de sa dignité est alors pour lui le centre du monde. « Elle se confondait avec ma famille, dira-t-il avec le recul. Elle était ma famille. » Licencié en lettres modernes, diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille et de l’Institut d’études politiques de Paris, Henri Tincq est bien placé pour entrer à La Croix en 1972. Il y dirigera successivement le service social, le service politique et le service religieux. A Bayard Presse, qui appartient à la congrégation des assomptionnistes, il est en quelque sorte doublement chez lui : une famille dans la famille… Autant dire qu’il hésite beaucoup à quitter ce groupe catholique quand Le Monde fait appel à lui en 1985. Mais il saute le pas.

Viscéralement chrétien

Rien n’oblige un informateur religieux à être croyant. Un bon journaliste peut parfaitement rendre compte de la manière dont telle ou telle communauté vit sa foi, sans partager celle-ci. Henri Tincq, pour sa part, est viscéralement chrétien, comme l’avait été en son temps Henri Fesquet (1916-2011), titulaire pendant de longues années de la même rubrique du Monde. Mais, contrairement à Fesquet, dont les idées contestataires – à propos du célibat des prêtres ou de l’ordination des femmes – hérissaient la hiérarchie catholique, Tincq donne l’impression de baigner dans « l’institution ». Il fait partie de ces chrétiens sociaux, formés dans l’esprit du concile Vatican II, en parfaite adéquation avec l’engagement de l’Église en faveur des pauvres ou des immigrés. La confiance dont il jouit auprès des responsables catholiques lui ouvre toutes les portes. Le magazine critique Golias voit ironiquement en lui « le 111e évêque de France »… Sa proximité avec le cardinal Lustiger, auquel il consacrera un livre plein d’empathie, ne passe pas inaperçue. Il sera même l’un de ceux qui accompagneront l’archevêque de Paris dans ses derniers moments. Henri Tincq est un travailleur infatigable, passionné par son sujet, anxieux, scrupuleux, capable de remplir à lui seul plusieurs colonnes de texte par jour. La place occupée par la rubrique religieuse au Monde lui paraît d’autant plus insuffisante que celle-ci s’est élargie : elle ne se limite plus au christianisme. A partir de 1986, le bandeau « Religion » est devenu « Religions ». Cela correspond d’ailleurs à l’évolution personnelle de cet enfant du pays minier, élevé dans le giron de l’Eglise catholique, qui ne cesse de découvrir d’autres horizons, à commencer par le protestantisme et l’orthodoxie.

Le choc d’Auschwitz

En 1987, il accompagne des membres de l’Amitié judéo-chrétienne à Auschwitz, et c’est un choc. Dès lors, il s’intéressera non seulement à la Shoah, mais à l’islam, au bouddhisme, à toutes les formes de spiritualité… La rubrique religieuse connaît en même temps un élargissement géographique, car Henri Tincq n’est pas un journaliste de bureau : toujours prêt à sauter dans un avion, il saisit toutes les occasions pour enquêter aux quatre coins du monde. Avec lui, le « s »  de la têtière « Religions » est amplement justifié. Même ses ennuis de santé ne le freineront pas. Une insuffisance rénale, qui avait coûté la vie à sa mère et à sa sœur, le contraint à subir continuellement des dialyses. Qu’à cela ne tienne : il s’arrange pour organiser ces séances dans les villes, françaises ou étrangères, où son travail le conduit. Au cours de l’hiver 2008, il effectue un reportage en Russie quand on lui annonce qu’il peut être greffé d’un rein à Poitiers. Aussitôt s’engage une course contre la montre pour lui permettre de rejoindre cet hôpital. L’opération, réalisée de justesse, réussit. Et c’est un journaliste plus dynamique que jamais qui recommence à arpenter le monde… et à s’étendre dans Le Monde. Malheureusement, ce n’est qu’un répit d’une dizaine d’années. Les dialyses reprennent, avec toutes leurs contraintes. Ces dernières semaines, Henri Tincq espérait pouvoir être greffé de nouveau quand le Covid-19 l’a atteint.

Désarroi

En quelques décennies, tout a changé dans l’Eglise comme dans la société. C’est une autre France devant laquelle le journaliste se retrouve. Les messes, comme les séminaires, attirent de moins en moins de monde, tandis que l’actualité religieuse est dominée par les attentats islamistes, le port du voile ou les actes antisémites. Le mariage pour tous est adopté, et l’on débat déjà de la gestation pour autrui…

En 2018, Henri Tincq publie La Grande Peur des catholiques de France (Grasset). Un titre trompeur, car il s’agit du plus engagé et du plus personnel de ses livres. « Je ne reconnais plus mon Eglise », écrit-il d’emblée. Suivent 200 pages douloureuses dans lesquelles ce catholique meurtri exprime son désarroi, tout en faisant un acte de contrition qui l’honore. Il admet n’avoir pas pu voir à temps la triple crise que traverse sa « famille » : une crise de moralité, une crise de gouvernance et une crise doctrinale. L’année précédente, il s’est indigné du quasi-silence des évêques à propos du second tour de l’élection présidentielle, alors que Marine Le Pen était aux portes du pouvoir. « Aujourd’hui, j’ai honte d’être catholique », écrit-il dans Slate.fr le 28 avril 2017. La candidate d’extrême droite recueille les voix de 38 % des pratiquants. Henri Tincq constate la droitisation de l’Eglise de France et s’en veut d’avoir sous-évalué, trente ans plus tôt – même s’il n’était pas le seul –, le mouvement conduit par Mgr Marcel Lefebvre. Ce noyau intégriste, qui passait alors pour une petite secte, n’a cessé de prospérer, et de nouveaux groupes conservateurs s’y sont agrégés.

Le chroniqueur religieux du Monde avait suivi avec passion « le pontificat solaire de Jean Paul II, ce curé du monde qui avait contribué à la chute du communisme, œuvré à la réunification de l’Europe, défendu les libertés et les droits de l’homme ». Mais une douzaine d’années après les obsèques grandioses du « pape polonais », il se sent obligé de réévaluer son bilan. « Jean Paul II, constate-t-il, était malade, mal entouré par des hommes qui lui cachaient la honteuse réalité, il n’a pas pris la mesure du scandale des abus sexuels qui avait pourtant commencé. Il est à l’origine de cette sorte de glaciation de l’Eglise sur le plan disciplinaire, doctrinal et moral qui l’a rendue peu apte à affronter les tumultes d’aujourd’hui. »

Le centre de gravité de l’Eglise s’étant déplacé vers la droite, Henri Tincq se retrouve lui-même « catho de gauche ». Sa consolation, ce sont ces militants qui continuent d’être actifs dans la vie des paroisses et des associations, se battent pour la réinsertion des chômeurs, l’accueil des réfugiés ou le soutien des mal-logés. Mais à force de parler de l’Eglise, on oublie qu’Henri Tincq, qui avait fait ses armes dans les rubriques sociales et politiques, était un journaliste complet, capable d’aborder tous les sujets avec le même talent. Y compris le football : lors de la Coupe du monde 1998, le service sportif du quotidien, qui manquait de reporters, avait fait appel à cet amoureux du RC Lens, devenu avec ses deux fils un fervent supporteur du PSG. Il s’était aussitôt emparé du ballon rond avec autant d’efficacité que de passion.

[Henri Tincq faisait partie de ces grands rubricards qui ont construit la réputation du Monde. Par sa passion et son professionnalisme, il était un symbole des valeurs et de l’histoire de notre journal. En ces circonstances particulièrement douloureuses, nous adressons nos pensées à son épouse, ses enfants, ses proches, et à toutes celles et ceux qui, l’ayant croisé au cours de sa carrière, resteront marqués par son exemple et son souvenir. J. Fe.]

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